• 1 The Apprentice, c’est quoi ?
    • 1.1 C’est de la télé-réalité
    • 1.2 Les épreuves sont difficiles
    • 1.3 Mais c’est de la télé-réalité « haut de gamme »
    • 1.4 Et ce n’est pas seulement de la télé-réalité
  • 2 Que faudrait-il pour avoir « The Apprentice » en France ?
    • 2.1 Un patron charismatique plutôt self-made-man
    • 2.2 Valoriser la vente
    • 2.3 La sanction finale : le profit
    • 2.4 Valoriser la réussite et ne pas dévaloriser l’argent
    • 2.5 Des candidats qui ne craignent pas l’échec
    • 2.6 Enfin, un public intéressé
  • 3 Business ou conditions du business, l’oeuf ou la poule ?
  • 4 Un dernier mot sur le multi-culturalisme

Pour les besoins d’une formation multiculturelle, j’ai regardé en une semaine la totalité des vidéos de « The Apprentice » disponibles sur Youtube, version américaine et version anglaise. Cela m’a beaucoup aidée à monter les sessions de formation… cela m’a surtout beaucoup appris sur la France et les raisons de ses problèmes économiques.

Edit : finalement Endemol produit une version française, dont le patron sera Bruno Bonnell. Il aura fallu dix ans pour importer l’émission, et un patron nettement moins charismatique. Ca ne change rien à tout ce que je pense, et je la regarderai avec curiosité quand elle sera diffusée. Mon petit doigt me dit que cela ne sera pas à la hauteur.

The Apprentice, c’est quoi ?

Déjà, vous ne connaissez sans doute pas le programme… premier symptôme du problème !

The Apprentice est une émission de télé-réalité produite par Freemantle, qui met en compétition, sur une durée de douze semaine, quatorze candidats ayant déjà une bonne expérience professionnelle.

Le prix ? Un « job à un 100.000 dollars » (ou 100.000 £) pour devenir l’apprenti de Donald Trump, aux Etats-Unis, ou Alan Sugar, le PDG self-made-man du groupe Amstrad.

Chaque semaine, les candidats, répartis dans deux équipes, s’affrontent pour accomplir une tâche précise (acheter des marchandises, organiser un événement corporate, vendre des produits, etc.). L’équipe qui a le moins de bénéfices perd, un de ses membres est renvoyé, tandis que l’autre équipe reçoit une récompense (séjour dans un hôtel de luxe, dîner avec le grand patrons, etc.)

A chaque fois, un chef de projet est désigné parmi les membres de l’équipe. En théorie, tous doivent passer par ce rôle au moins une fois.

C’est de la télé-réalité

Tous les ressorts principaux sont là. Les candidats sont isolés dans une maison, où ils vivent en commun pendant toute la durée du jeu, ils sont filmés en permanence (et, en plus, observés par deux assistants du « Patron » pendant la durée de l’épreuve, qui lui font un rapport sur les qualités et les erreurs des candidats).

Les candidats doivent travailler en équipe du mieux possible, puis, au moment du verdict, le chef de projet de l’équipe perdante désigne deux membres de son équipe qui vont revenir avec lui dans la « Salle du Conseil », pour que le « Patron » (Trump ou Sugar) choisisse lequel des trois va être « viré » (l’expression en anglais est « You are fired » qui est nettement plus forte que « vous êtes renvoyé »).

Il y a donc des jeux de personne, qui ne vont jamais aussi loin que dans des émissions comme Koh-Lanta : le Patron sait ce qui s’est passé, l’hypocrisie et le mensonge sont mal venus. Il s’agit de jouer au mieux, en tirant son épingle du jeu, en évitant les mauvaises responsabilités tout en étant actif et impliqué dans l’équipe.

Toute la politique bien connue du cadre ambitieux en entreprise

Les épreuves sont difficiles

Le plus souvent, la mission concentre sur trois jours une tâche qui demanderait plusieurs semaines en réalité. Les candidats n’ont pas toujours d’expérience pertinente sur ce type de travail.

Le jeu étant filmé en continu, il n’y a pas de véritable repos entre les tâches, la fatigue physique, jointe à la pression morale, se fait lourdement sentir.

Mais c’est de la télé-réalité « haut de gamme »

Ici, on n’est pas jugé sur la longueur de ses cheveux, sa capacité à tenir sur un pieu, la proéminence de sa poitrine.

Pas non plus de jeux amoureux (même si certains candidats ont eu une relation), pas de papotages et de petites histoires mesquines dues à l’inactivité : quand on passe une journée sur le terrain, à vendre des voitures, et que le gagnant est simplement l’équipe qui rapporte le plus de commissions, il est presque impossible de jouer à « alors j’y ai dit que tu m’as dit que t’étais plus sa copine ». (On y joue quand même, mais dans une moindre mesure).

Et ce n’est pas seulement de la télé-réalité

Le prix est réel. Donald Trump et Alan Sugar sont réellement en train de faire passer un méga-entretien d’embauche à un professionnel à haut potentiel, qui va ensuite être embauché dans leur groupe à très haut niveau. Plusieurs années après, certains sont encore en poste, d’autres ont fondé leur propre entreprise.

Si l’émission est rentable, chacun d’entre eux investit du temps à trouver le bon candidat, va ensuite investir encore plus de temps à le former, comme un « apprenti ».

Que faudrait-il pour avoir « The Apprentice » en France ?

Quand on se pose la question, on met le doigt sur beaucoup de problèmes qui expliquent, aussi, la mauvaise situation économique et les faiblesses de nos PME.

Un patron charismatique plutôt self-made-man

Même si Donald Trump a bénéficié, au démarrage, de nettement plus d’argent qu’Alan Segar (c’est le père de Donald Trump qui a construit leur fortune immobilière), les deux personnalités choisies ont des points communs :

  • une réussite éclatante, avec une très grosse fortune
  • une personnalité médiatique, à l’aise dans le jeu télévisuel
  • une personnalité abrupte, avec un franc-parler brutal, dans la critique comme dans les félicitations
  • la capacité à dire (vrai ou faux), « je suis capable de le faire » quand ils envoient les candidats vendre sur les marchés

La description réduite déjà fortement l’éventail des possibles. On avait eu Bernard Tapie à une époque, aujourd’hui peut-être Xavier Niel pourrait jouer ce tôle.

Certainement pas les grands patrons issus de l’establishment comme Vincent Bolloré, les fortunes qui se sont bâties dans le domaine du luxe (Bernard Arnault, Axel Dumas, les Wertheimer) ni les héritiers, comme Pierre Castel, François Perrodo ou la nouvelle génération Bettencourt.

Les Mulliez sont trop discrets, Serge Dassault beaucoup trop âgé. Les « grands entrepreneurs » (Bébéar, Thierry Breton) sont issus de grandes écoles, « maqués » avec l’appareil d’état. C’est un profil totalement différent.

Jean-Claude Decaux aurait été un bon candidat, mais il a pris sa retraite.

Les autres sont inconnus du public.

Valoriser la vente

Une des choses qui m’a le plus frappée dans ces émissions, c’est l’accent mis sur la vente, la capacité à vendre son produit. Et à négocier l’achat.

Tout est focalisé sur la vente :

  • choisir les bons produits pour pouvoir les vendre facilement
  • choisir le bon endroit pour bien vendre
  • bien négocier ses achats pour pouvoir vendre pas cher et beaucoup
  • la stratégie, le planning, etc… c’est bien mais il faut d’abord et avant tout vendre

L’objectif n’est pas « d’être un entrepreneur », l’objectif est de vendre les produits ou les services de son entreprise.

Et donc, de maximiser le bénéfice.

Il arrive que l’équipe qui a rapporté le moins d’argent gagne l’épreuve, mais c’est exceptionnel, et plutôt en fin de parcours. Au mieux, les pénalités qui correspondent à des grosses erreurs sont « monétisées » et déduites de l’argent rapporté.

La sanction finale : le profit

C’est la réalité économique : le meilleur produit ne sert à rien s’il est trop cher à fabriquer, transporté, mal vendu avec un budget marketing trop élevé, etc… la sanction, tous les jours, c’est le profit net, le bas du compte de résultat.

Beaucoup de PME, de start-ups, oublient cette réalité. Si les frais généraux étaient gérés comme les dépenses dans ces émissions quand les candidat radinent sur un ou deux euro, qui feront, peut-être la différence à la fin (j’ai vu une équipe perdre sur une différence de 8 £).

On peut être entrepreneur parce qu’on aime ça, parce qu’on a envie d’être son propre patron, une idée géniale. Mais à la fin, ce qui compte, c’est le résultat. Et cette culture-là n’est pas assez mise en avant en France.

Valoriser la réussite et ne pas dévaloriser l’argent

La France est un pays qui valorise certaines réussites. Nos stars sont médiatiques, des acteurs, des vedettes de télé-réalité.

Dans notre mentalité catholique, l’argent et le style de vie qu’il permet est « sale ». Quand il s’agit des villas hollywoodiennes d’un acteur, cela passe, car c’est le résultat d’un talent artistique, c’est « noble ».

Lors d’un des épisodes, un dialogue intéressant entre un candidat et un interviewer :

Qu’est ce qui vous motive le plus ? l’argent ?

Non, c’est mon style de vie, être épanoui, faire des choses que j’aime, de belles expériences

Est-ce que vous êtes candidat à ce poste pour l’argent ?

En partie, oui.

Mais l’argent de vous motive pas ?

L’argent est un moyen d’atteindre ce que je veux.

On se trompe de problème quand on proteste sur le niveau d’impôt en France. De nombreux pays nordiques ont un taux d’imposition très élevé, une redistribution importante, mais ils ne dévalorisent pas l’argent comme on le fait en France.

On ne va pas rentrer dans les détails de Max Weber, l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme … mais ce qu’il décrit est toujours vrai. Le catholicisme a développé une honte de l’argent qui handicape la production de richesse.

La citation de Christian Dior est caractéristique de cet état d’esprit français, qui met en premier le plaisir de faire, avant le plaisir du résultat :

On a parfaitement le droit de se tromper, du moment qu’on a fait ce que l’on aime et en revanche, on est impardonnable d’avoir fait ce qu’on n’aime pas, surtout si on réussit.

Des candidats qui ne craignent pas l’échec

Les candidats ne sont pas des Nabilla. Ce sont des professionnels de haut niveau. Il faut accepter une remise en cause profonde, la possibilité de se faire casser complètement devant la caméra, sans avoir peur que cela pèse sur sa carrière par la suite.

Vision positive : les candidats ont été sélectionné parmi un très grand nombre de CV (plus d’un million pour la version américaine !) par des chasseurs de têtes sérieux qui ont en tête le poste final, un poste de cadre sup. Même s’ils quittent le jeu très tôt, c’est déjà en soi, une très belle performance. Les différents épisodes leur donne aussi l’occasion de prouver leurs qualités : les épreuves sont très difficiles et en même temps un cursus de formation accéléré.

Vision négative : la personne a échoué, elle a été cassée en public, a perdu sa crédibilité.

La peur de l’échec fera choisir la seconde option.

Enfin, un public intéressé

Le programme est très bien fait, intéressant, accessible à Monsieur Tout le Monde. Mais cela reste du business, de la télé-réalité sans scandale.

Pour rentabiliser un tel programme, il faut trouver un public qui s’accroche à ces aventures pendant douze semaines…

Dans beaucoup d’autres pays, même au Maroc, il existe des émissions qui mettent en scène la création d’entreprise. Au Maroc, l’émission mettait en compétition des jeunes avec un projet de création d’entreprise, qui bénéficiaient d’un accompagnement d’hommes d’affaires, de conseils, de parrainages. Si les meilleurs gagnaient de l’argent à investir leur société, tous bénéficiaient de ce support de grande qualité.

L’émission passait à une heure de grande écoute, sur 2M, la grande chaîne privée (tandis que The Apprentice passe sur NBC et la version anglaise sur la BBC). En dehors de Capital et BFM, qui ont des audiences beaucoup plus restreintes et fonctionnent sur un tout autre principe (le reportage), il n’existe rien en France.

Business ou conditions du business, l’oeuf ou la poule ?

L’Angleterre dans laquelle Alan Sugar a débuté, avec 50 £ dans sa poche était, d’un point de vue réglementaire et fiscal, tout aussi sclérosée, sinon plus, que la France.

Le contexte actuel rend la création et la gestion d’entreprise difficile, mais, dans chacun des pays montrés souvent montrés en exemple, il existe d’autres difficultés (le contexte légal et le fédéralisme aux Etats-Unis, par exemple).

En revanche, regarder des heures de ces deux programmes, comparer le déroulement des séances du « Conseil » avec le déroulement de réunions réelles dans ces deux pays et en France montre aussi des orientations « culturelles » beaucoup plus fondamentales que les difficultés réglementaires.

Orientations culturelles qui sont aussi à l’origine des ces difficultés administratives.

Un dernier mot sur le multi-culturalisme

Ce qui m’a frappée, encore plus dans la version anglaise, c’est le grand nombre des candidats issus de ce qu’on appellerait en France « la diversité ».

L’Angleterre a réussi, après des années difficiles, une intégration réelle. Ces jeunes entrepreneurs viennent en partie de quartiers défavorisés, ils ont des noms étrangers. Ils semblent avoir eu nettement moins de problèmes à prouver leur valeur et trouver du travail qu’en France.

Je vois maintenant régulièrement rentrer au Maroc des émigrants de la troisième génération, formés en France, et qui en ont assez d’être jugés sur leur nom de famille et même pas sur leur CV. La France se prive d’un grand potentiel, dont elle a payé la formation.

Là encore, l’état français n’est pas responsable, c’est beaucoup plus profond.

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