Pour une fois, je me suis retenue de faire un commentaire de cinquante lignes sur mon précédent article. Mais la diatribe de Philippe me pousse finalement à répondre sérieusement à ses arguments, tout aussi sérieux (et véhéments).

Je ne supporte pas ce terrorisme intellectuel qui refuse au français la flexibilité d’autres langues et leur facilité à construire des mots nouveaux ou des sens dérivés. Ces pisse-​​froid qui refusent « solutionner » quand « solution » existe, et qui se refusent à « nominer » les candidats ayant reçu « nomination », sous prétexte que gnagnagna gnagnagna – eh bien ! ces terroristes de l’orthographe, de la grammaire, de la syntaxe, de l’orthotypographie, je ne suis pas sûr qu’ils fassent vraiment aimer la langue française.

Peut être est-​​il bon de préciser que je suis quasiment bilingue anglais, en tout cas suffisamment « fluent » pour avoir vécu et travaillé en anglais pendant de nombreuses années, au point de rêver en anglais, de penser en anglais, et surtout, d’apprendre un certain nombre de techniques et de découvrir des domaines soit en anglais, soit en allemand, qui était la langue du pays où je vivais. (Langue que je ne parlais pas en arrivant, et que je parle toujours mal, suffisamment pour ne pas pouvoir écrire des phrases même simples, sans faute). Je fais donc partie de ces candidats typiques au jargon, au pidgin, à l’approximation, à l’utilisation sans limite des faux amis. Je suis aussi une amoureuse de la langue, de sa créativité, des inventions et des néologismes, et j’en pratique beaucoup.

Et pourtant, je refuse « solutionner », « nominer », même si j’utilise — à tort — « adresser » (merci de m’avoir rappelé que c’était un anglicisme, je l’avais oublié). Je suis persuadée qu’une orthographe aussi juste que possible est à la fois une courtoisie envers ceux qui vous lisent, et une richesse pour celui qui la pratique. Je déteste voir mettre à mal la précision d’une mécanique, celle de la langue française, du mot et de la construction juste, qui à la fois appellent un éventail de nuances et de sens, et en même temps en fixent la vraie portée sans ambiguïté.

Jargonnons tous en cœur

Le jargon est, essentiellement, une solution de facilité.

Et tout est une question de mesure, et d’à propos. Contrairement à beaucoup, je n’ai aucun état d’âme à importer en français des mots étrangers, quand ils désignent quelque chose que nous ne savons pas nommer dans notre langue. Le mail ne m’indispose pas, le mél un peu plus, le courriel m’indiffère, et de toute façon je peste régulièrement contre le spam.

Je refuse solutionner pour résoudre parce que qu’il conduit à l’horrible « solutionnement ». Je refuse « solutionner » pour résoudre parce qu’il est un appauvrissement du vocabulaire.

Je refuse nominer pour nommer parce que je n’ai toujours pas compris à quoi servait la syllabe supplémentaire, parce qu’il n’y a même pas l’excuse de remplacer la conjugaison du 3° groupe par celle, plus simple, du 1°, et qu’il vient simplement de la difficulté à correctement interpréter (et pas traduire, ce sont deux exercices différents) pour les journalistes qui commentent les cérémonies anglo-​​saxonnes.

Si on relit les différents auteurs qui se sont élevés contre l’usage du franglais, on s’aperçoit que 90% des mots ainsi « créativement, vigoureusement » entrés dans la langue française ont disparu quelques années après. Qui parle encore aujourd’hui de long drink ? Qui se donnerait le ridicule d’appeler un enfant un « baby » ? Et plus encore, qui peut lire sans sourire, sans distraction, les textes écrits à ces époques, et qui abusent de ces merveilleux néologismes ?

Le jargon est une question de mesure et de contexte

Je parle de plugin WordPress, parce que ce mot est largement utilisé dans le monde des développeurs et des utilisateurs, et que – en dépit de son utilisation dans la traduction française – le mot extension n’a pas vraiment pris. Je parle aussi de plugin parce que je cherche à me référencer sur certains mots. En revanche je ne crois pas avoir écrit qu’il fallait updater un plugin via le repository, ou en uploader le dernier update (oui j’utilise upload et uploader, j’essaie juste de faire en sorte que mes phrases ne soient pas une collection de mots étranges).

L’abus de jargon rend la phrase incompréhensible pour ceux qui ne maîtrisent pas le vocabulaire de l’univers. Il est facilité, il est aussi snobisme, celui du dinosaure face aux arrivants de l’éternel septembre, instrument de pouvoir de celui qui comprend sur celui qui ne comprend pas.

Mais le corollaire très important de cette dernière phrase, c’est que l’incapacité à sortir de son jargon est une faiblesse pour celui qui — en réalité — ne maîtrise pas sa langue.

Jargonner parce qu’on le veut ou parce qu’on ne peut pas faire autrement ?

Malheureusement, c’est souvent la deuxième option.

Parler simplement est très différent de parler pauvrement. Le manque de vocabulaire entraîne le manque de nuances, et donc l’incapacité à faire face de façon consciente, pensée et organisée à un certain nombre de situations. La soi-​​disant créativité, le soi-​​disant néologisme sont les cache-​​misère d’une insuffisance réelle de vocabulaire qui handicape face à ceux détiennent encore ce savoir. Autant la phrase citée qui parlait du « money site » est assez incompréhensible pour ceux qui sont en dehors du monde des link-​​wheels, du black hat et autres repaires à mots anglais et à trolls, autant il y a fort à parier que la personne qui l’a écrite serait incapable d’expliquer une stratégie de référencement à Monsieur Sanzeau, directeur de boucherie près de Moulinsart, et désireux d’étendre son activité de vente de pâtés et de saucisses sur un internet qu’il ne connait pas.

Le raisonnement devient aussi d’une actualité dramatique pour de nombreux jeunes qui n’ont pas de difficultés de réinsertion parce qu’ils ne sont insérés que dans un ghetto. Oui le rap et le slam peuvent être de superbes formes d’expression, mais ceux qui en ont fait la promotion au delà des cités, et qui ont donc contribué à une ouverture sont aussi, justement, des poètes qui maîtrisent parfaitement leur langue.

L’orthographe n’est pas compliqué si on le comprend

Les mots ont une histoire, la grammaire a une logique. Les exceptions sont moins nombreuses qu’on ne le dit souvent et surtout, moins illogiques. Simplement on a depuis quelques années, perdues les bases de l’enseignement des langues anciennes, qui explique et aplanit la plupart de ces difficultés. La réforme « scientifique » de l’enseignement, qui avait pour but de supprimer les inégalités d’accès à la culture, en privilégiant des matières théoriquement aussi accessibles au fils de bourgeois qu’à la fille d’ouvrier a en réalité, renforcé ces dernières, en privant le fils d’ouvrier d’une explication sur laquelle fonder ses savoirs littéraires. Le problème, c’est que dans la vie quotidienne et au travail, on a plus besoin de la langue française que des théories d’inclusion des ensembles (et qu’à moins d’être réellement un cerveau bizarre, de toute manière, ces théories s’énoncent… en français).

Et puis, en attendant la révolution égalitaire, la réalité est là : on a toujours besoin de gens qui maîtrisent la langue. Simplement on voit parfois une inversion des rôles, où la secrétaire corrige le patron (ce qui m’arrivait en Allemagne, bien forcée, mais très frustrée).

La langue française n’est pas si psycho-​​rigide que cela

Chaque langue a ses subtilités. L’anglais d’Amérique n’est pas le même que celui d’Angleterre, et il vaut mieux essayer de ne pas confondre. L’Allemand enchaine les mots les uns derrière les autres, mais se délecte des cas et des prépositions, de la structure de la Nebensatz. Beaucoup de gens croient parler anglais parce qu’ils comprennent les chansons de leur jeunesse et quelques slogans marketing, quelques blogs commerciaux, et la documentation technique de php. Chaque langue a ses propres règles, qu’on ne massacre pas impunément (simplement on regarde avec l’admiration l’étranger qui arrive à dire ce qui serait ridicule dans la bouche d’un compatriote).

Au fait on parlait de quoi ?

Quittons les grandes théories. L’article précédent parlait de rédaction pour le web. Malgré son côté badin, il s’agit d’un blog professionnel, orienté vers les techniques du Web. Ecrire pour le web demande de savoir tout simplement écrire. Point.

On peut martyriser une langue et en sortir de très beaux effets. Mais pour cela il faut la connaître. C’est comme dans un couple sado-​​maso, on ne fait bien du mal que si on sait où appuyer, et si on aime.

Et comme dans une relation sado-​​maso, on évite de mettre ses cuirs, fouets, chaînes et accessoires quand on veut s’adresser à son banquier ou à Madame Sanzarette qui vient tout les dimanches à la boucherie chercher ses petites bouchées à la reine.

En communication, l’émetteur est le demandeur. C’est sa responsabilité d’être compris par le plus grand nombre, en tout cas au sein de sa cible. Et dans le vaste public du web, il y a un certain nombre d’emmerdeurs qui tiennent à la syntaxe, à la typographie et à l’orthographe. Paradoxalement, d’ailleurs, l’informatique, en mettant à portée de tous l’édition « professionnelle » a décloisonné les débats de typographes, qui étaient autrefois réservés à une toute petite élite.

Le Web a comme effet pervers une course à l’information la plus rapide, au lieu de la plus juste. La rapidité assassine la langue (il suffit de voir les dépêches de Yahoo News pour s’en convaincre)

 

Désolée d’avoir fait aussi long, d’avoir parsemé mon texte de coquilles, de ne pas avoir respecté la pyramide du web…

La vignette de cet article « Problème de communication entre deux chimpanzés » est une photo sous licence CC par Leszek Leszczynski

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