Peut-​​on faire de l’internet sans fournisseur d’accès, sans registrar, sans hébergeur et sans moyen de paiement en ligne, le tout dans un environnement juridique flou ? Une partie des faiblesses de l’internet marocain vient sans doutes des manques à ces différents niveaux.

Les fournisseurs d’accès, vous avez dit « concurrence » ?

Il n’y a pas de différenciation entre fournisseurs d’accès et opérateurs téléphone. On a donc le géant Maroc Télécom et son pauvre challenger, Meditel, qui proposent téléphonie filaire, sans fil, et accès internet. Et Wana-​​Inwi-​​Bayn, une troisième société qui joue le rôle d’outsider. Plus encore que dans les pays européens, le secteur est régulé avant tout par la politique et l’appât du gain (n »oubliez pas… le pays le plus connecté d’Afrique, ça doit rapporter gros), et le porte-​​monnaie du client final en souffre.

Maroc Télécom, c’est cher

Régulièrement, les études comparatives montrent que Maroc Télécom est l »opérateur le plus cher en Afrique. Au moment du lancement de Inwi (alors appelé Bayn) par l’ONA, la holding royale, tout le monde disait même que le Roi faisait cela pour forcer Maroc Télécom à baisser les prix … ce qui a été un peu le cas, mais pas tellement (les prix de Maroc Télécom baissent moins que la moyenne du marché)

Parce que le gouvernement ne peut pas mettre la pression sur son « opérateur historique » ? Eh bien non, depuis novembre 2004, c’est Vivendi qui est l’actionnaire majoritaire de Maroc Télécom. Et Vivendi a payé la mariée très chère, trop chère même. Ce que l’article de Tel Quel que je vous ai mis en lien appelle « une prime de 15% [offerte] au royaume« , c’est effectivement un versement fait directement aux finances de l’Etat, et qui permet de remettre de l’argent dans la Caisse de Compensation (un fonds qui permet de bloquer les prix à la consommation de produits de première nécessité, comme l’huile, le pain ou l’essence, fonds de plus en plus déficitaire avec les progrès de la crise, la hausse du pétrole et du blé, et régulièrement ré-​​alimenté par des « financements externes », comme celui, ou des aides directes des pays du Golfe).

Dans son livre très documenté sur les relations entre Jacques Chirac et Mohamed VI, Jean-​​Pierre Tuquoi explique que la compensation de cette prime était la totale liberté laissée à Vivendi pour rentabiliser son achat, y compris avec ses pratiques tarifaires très élevées…

Le Maroc Télécom bashing est un grand jeu ici, tristement pratiqué par tous ceux qui :

  • ont des débits inférieurs à ce qui leur est facturé
  • trouvent que  199 + 120 dirhams pour le fixe pour une ligne internet « théoriquement » à 12 mega, en pratique souvent à 6 ou 7, c’est un peu beaucoup (cela fait un abonnement internet + téléphone à environ 32 € par mois, auxquels il faut rajouter au moins 5, ou plutôt 15 € pour bénéficier de la télé), mais sont quand même contents de l’évolution : en 2004, internet était 40 fois plus cher qu’en France.
  • pensent qu’il n’est pas normal de censurer Google Earth (parce qu’il montrerait le Sahara Occidental comme un territoire à part ?), Skype ou Team Speak, qui passent en revanche très bien via Inwi
  • sont fatigués d’un service client qui a 48 heures pour traiter le dossier d’une entreprise (et le traite, en cas de coupures régulières, en dépêchant un technicien qui téléphone avant de venir « si ça marche ça ne sert à rien que je me déplace »… mais le dossier est traité)
  • n’ont toujours pas compris pourquoi les Iphones ne leur ont été proposés que longtemps après les clients Méditel

Le seul véritable avantage de Maroc Télécom, c’est son réseau, qui a la meilleure connectivité. Et ses filiales africaines, qui lui rapportent beaucoup d’argent.

Méditel, ça connecte peu

Méditel est le deuxième opérateur. Il avait été fondé en 1999, avec des capitaux marocains, espagnols et portugais. En 2009, les espagnols et les portugais se désengagent. En 2010, France Télécom rachète 40% des parts de Méditel, ce qui fait naître un grand espoir chez les marocains : les prix vont baisser, la qualité va augmenter … si Méditel réussit quelques « coups » (avec les produits Apple) et baisse effectivement ses tarifs, il est freiné par son manque d’infrastructure commerciale (à Ouarzazate, par exemple, il n’y avait pas d’agence Méditel, donc hors de question d’aller chez eux), et le coût des lignes qui lui sont facturées par Maroc Télécom.

Si il a poussé un peu la baisse des prix, deux ans après, l’impact n’est pas très visible, et les progrès réels sont faibles.

Inwi, c’est bien mais pas partout

Même scénario en pire pour Inwi, l’ancien Bayn, dans lequel sont entrés des capitaux du Golfe. Les prix sont extrêmement bas, autant sur le matériel (possibilité d’avoir un deuxième poste gratuit) que sur les communications, et surtout, surtout, pour Internet, ils ne passent pas par les mêmes serveurs que l’ADSL de Maroc Télécom : il est donc possible avec une 3G Inwi d’utiliser Skype correctement, ou de voir Google Earth.

Mais ils ne couvrent que les grandes villes, au maximum 45% du pays. C’est donc une solution impossible quand on est nomade, et difficile quand on a de la famille « hors couverture » ; beaucoup de marocains ont donc deux portables, et deux clés 3G.

Maroc Télécom ou France Télécom ?

Ce n’est un secret pour personne, Vivendi a besoin encore une fois d’argent, et cherche désormais à vendre sa participation dans Maroc Télécom. On a d’abord parlé des Quataris, intéressés pour investir au Maroc. Cependant, aux dernières nouvelles, c’est France Télécom qui rachètera les parts de Vivendi. Etant donné qu’ils sont déjà partenaires de Méditel, cela amène à se poser de nombreuses questions : est-​​ce qu’ils vont garder leurs parts, et si oui, constituer un mega-​​pôle (sans pour autant pouvoir tuer Inwi) ? Si cela se produit, ils n’auront plus aucun incitatif à baisser les prix, et pourront traire encore plus les marocains.

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