Il y a quelque chose de paradoxal à lire toutes les remontrances sur les prises de positions sur l’affaire Strauss-​​Kahn. Il faudrait réussir l’impossible conjugaison du respect de la présomption d’innocence, du respect de la présomption de véracité chez la victime, du respect de la famille des uns, des autres, de la vie privée, de l’honneur de tous, ne pas juger avant les juges, mais avoir une opinion, inattaquable, et tant qu’à faire juste.

Or une enquête, un procès se justifient par le fait même qu’il y a toujours, et dans les deux sens, doute. Sinon à quoi bon ? On enregistrerait toutes les plaintes, en disant « merci beaucoup, vous dites qu’il vous a fait ça, hop il écope de 15 ans » (six mois, à vie, castration chimique, amende, remplacez par ce que vous voulez).
Douter, vérifier, avérer, prouver, questionner… tous ces mots sont l’essence d’un processus qui permet de respecter en même temps les droits du plaignant, de l’accusé, de la société, et d’arriver à une décision aussi juste que possible.

On peut questionner la réalité d’un témoignage sans insulter la personne qui l’exprime, sans la mépriser. Et plus particulièrement quand elle est personnellement impliquée, et de façon aussi émotivement violente que dans le cas présent.
Pourquoi pas ? Des expériences répétées montrent la fragilité du témoignage direct. La perception sélective, la déformation rapide, les contre vérités même qui peuvent être rapportées par des témoins d’un événement même quelques minutes après qu’il soit survenu rendent nécessaires les preuves matérielles.

De plus, ici, on est dans un système américain, assez différent du notre, et où la communication est encore plus importante. Les différentes versions de la plainte ont tellement évolué sur les deux ou trois premiers jours, l’identité de la plaignante, l’heure de l’attentat, le déroulement de l’affaire, tout ceci a changé régulièrement. On peut douter de certains points, surtout quand ils ont ensuite été infirmés.

Autant il serait scandaleux de dire que la plainte n’est pas plausible parce que son auteur est une femme noire, immigrée et pas riche, autant dire qu’elle doit être crue sans broncher parce qu’elle est femme, immigrée, noire et pas riche est tout aussi scandaleux.

Du mauvais scénario de film X de série Z qui nous a été livré dans les premières heures « il l’a vue, il s’est précipitée sur elle en fermant la porte et l’a violée » à un scénario « il ne s’est rien passé du tout et elle affabule totalement /​ elle a été violée par son patron et ils sont d’accord pour mettre ça sur le dos du client », tout aussi improbable et impossible à croire tels qu’ils sont ici écrits, il y a toute une gamme de possibles plus nuancés, plus détaillés dans le récit des événements (on entend dire maintenant qu’il y aurait eu discussion, compliments sur la poitrine, etc) parmi lesquels l’enquête devrait aider à faire un choix, pour finalement construire la version la plus plausible, celle qui a 99% ou plus de probabilités de correspondre à la réalité.

Et cette version la plus plausible, personne n’en connaîtra l’ensemble des éléments avant qu’ils soient portés à la connaissance du jury. Car c’est ainsi aux États-​​Unis comme en France, sous des formulations différentes, le secret de l’instruction impose que la révélation des preuves soit faite d’abord à ceux qui ont à juger. Pour tous les autres, et jusqu’au jour du jugement, il ne peut s’agir que de conjectures, d’hypothèses, d’idées, d’analyses.

Oui, il y a quelque chose de particulièrement brutal à la chute d’un grand de ce monde, par la publicité qui lui est faite. Kevin de la Cité défavorisée n’est pas mieux traité que DSK, et même moins bien, parce qu’il n’a pas les mêmes moyens financiers, ni les mêmes savoirs, mais le monde entier n’est pas au courant de l’infamie faite à Kevin, si c’était déshonorant pour lui d’aller en garde à vue, en changeant simplement de ville il pourrait repartir à zéro. Ici, quoi qu’il arrive, et même dans l’hypothèse où ce serait un coup monté de toutes pièces et où DSK sortirait blanc comme l’agneau qui vient de naitre de son procès, cette casserole lui resterait attachée à vie. Ce n’est pas « injuste », un VIP a beaucoup d’avantages, c’en est juste la rançon… quand on est un VIP on perd plus que celui qui n’a (presque rien), mais on a bénéficié de beaucoup avant.

Et de la même façon, la famille de Kevin, quand il est en prison, est punie « injustement », parce qu’elle n’a rien fait, mais voit son quotidien dévasté. C’est la même chose pour la famille de DSK sauf qu’à chaque coin de rue, à chaque journal, on le lui rappelle. Et qu’elle n’y est pour rien, ses enfants encore moins que sa femme (qui après tout… a choisi de l’épouser). Il n’est donc pas sexiste, injuste, ou le fait d’un réflexe de caste de rappeler que des deux côtés, des innocents vont trinquer.

Qu’un grand de ce monde ait de nombreux amis (riches) et célèbres, et que ceux-​​ci soient plus à même de s’exprimer dans les medias que les amis et la famille d’une plaignante que la police protège en cachant son nom n’est pas non plus illogique. Pour savoir si un ami doit obligatoirement croire ce dont on accuse Strauss Kahn et hurler avec les loups je vous renvoie à l’excellent article de mon vénéré Maitre Eolas, qui, comme d’habitude, met les points sur les i avec une pertinence et une justesse incomparables. On pourra au passage se souvenir que le frère de la plaignante s’est avéré quelques jours après n’être qu’un ami, et se dire que dans cette affaire, c’est le bordel médiatique en permanence.

Paris Hilton, Hugh Grant, Le Troquer, mais aussi Claude Pompidou et Dominique Baudis sont quelques personnes qui ont souffert d’une exposition médiatique trop large, après une accusation vraisemblable de participation à des affaires de moeurs ou d’addiction. Pour certains d’entre eux, les plaignantes se sont avérées des affabulatrices.

Il est raisonnable de ne pas avoir une opinion arrêtée sur la culpabilité de Strauss Kahn. On peut néanmoins dire, sans être accusé de sexisme, de racisme, de réflexe de caste et autres, que certaines choses dans cette histoire telle qu’elle a été présentée semblent invraisemblables. Savoir si les coupables de ces invraisemblances sont la plaignante, la police ou les journalistes est autre chose.
Il est aussi raisonnable de reconnaitre que tout ça est finalement « beaucoup de bruit pour rien ». On ne résume pas un dossier d’instruction en quelques twits, et surtout, il s’agit d’une affaire « privée », qui ne nous touche pas directement. A la différence du chômage, des réacteurs de Fukushima et autres petites plaisanteries qu’on oublie tranquillement pendant qu’on amène un nouveau jeu, sans pain, devant les électeurs convaincus d’être des démocrates tout puissants.

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