Ca chauffe sur internet. Via le bloc note d’Embruns, je découvre les indignations de Narvic (et Thierry Crouzet) sur les subventions accordées à la presse en ligne.

So what ? Ce qui se passe n’est que la conséquence logique de ce que j’appelle « le mythe de la gratuité sur internet ».

Suite à l’article sur pirater c’est un peu voler, et au commentaire de Szarah sur la gratuité, j’ai commencé à m’intéresser à « ce qui finance » la gratuité de l’internet. Et à trouver beaucoup d’obscurités, et pas seulement dans le domaine de la presse en ligne.

Les subventions qui font scandale

Donc les gros de la presse en ligne, « pure players » c’est à dire les sites qui ne sont pas adossés à un journal traditionnel vont toucher 60 millions d’euros de subvention sur trois ans.
20 millions d’euros par an, à peu près 200.000 euros pour les plus gros, comme Rue80, Bakchich et autres.
C’est beaucoup et c’est à la fois très peu.

Maintenant où est le scandale ? Selon nos blogueurs indignés, que ce « plat de lentille » ne soit accordé qu’aux « professionnels de la profession », et que eux z’autres, blogueurs professionnels (ou presque) mais sans carte de presse, n’aient pas droit à une petite part de clafoutis, ce qui reviendrait à les mettre en grande situation d’infériorité.

De plus, les conditions d’octroi de la subvention reviendraient à museler cette presse en ligne, novatrice et génératrice de sang frais et de « nouveaux paradigmes ».

Je me marre un peu, et même beaucoup.

L’autre scandale serait que ces subventions ne sont pas très transparentes, et que finalement, on ne sait pas quand on lit un journal en ligne, qui paye.

Certes, je suis d’accord, mais so what ? Rien de neuf sous le soleil.

La condition du professionnalisme

En soi, elle ne me choque pas.

Je vous cite l’essentiel du premier article du décret :

Sont reconnus par la commission paritaire des publications et agences de presse, prévue à l’article 1er du décret du 20 novembre 1997 susvisé, les services de presse en ligne, au sens de l’article 1er de la loi du 1er août 1986 susvisée, répondant aux conditions suivantes :

  1. Le service de presse en ligne satisfait aux obligations du 1 du III de l’article 6 de la loi du 21 juin 2004 susvisée ; (ie : il a un directeur de publication responsable)
  2. Le service de presse en ligne répond aux obligations fixées à l’article 93–2 de la loi du 29 juillet 1982 susvisée ; (ie : responsabilité éditeur /​ hébergeur, et retrait des contenus litigieux)
  3. Le service de presse en ligne est édité à titre professionnel ; (ie : cela prend du temps et cela rapporte une rémunération)
  4. Le service de presse en ligne offre, à titre principal, un contenu utilisant essentiellement le mode écrit, faisant l’objet d’un renouvellement régulier et non pas seulement de mises à jour ponctuelles et partielles. Tout renouvellement doit être daté ; (ie : le site est alimenté très régulièrement, et les contenus de type blog annexe, ou collection de vidéos, sont exclus)
  5. Le service de presse en ligne met à disposition du public un contenu original, composé d’informations présentant un lien avec l’actualité et ayant fait l’objet, au sein du service de presse en ligne, d’un traitement à caractère journalistique, notamment dans la recherche, la vérification et la mise en forme de ces informations ; (ie : les aggrégateurs et republicateurs, ainsi que les « on dit » divers et variés sont exclus)
  6. Le contenu publié par l’éditeur du service de presse en ligne présente un caractère d’intérêt général quant à la diffusion de la pensée : instruction, éducation, information, récréation du public ; (ie : pas de subvention pour un journal sur l’élevage des oies de Panama à Trifouillis les flots en novembre)
  7. Le contenu publié par l’éditeur ne doit pas être susceptible de choquer l’internaute par une représentation de la personne humaine portant atteinte à sa dignité et à la décence ou présentant la violence sous un jour favorable ;(ie : le contenu subventionné n’est pas contraire à la loi)
  8. Le service de presse en ligne n’a pas pour objet principal la recherche ou le développement des transactions d’entreprises commerciales, industrielles, bancaires, d’assurances ou d’autre nature, dont il serait en réalité l’instrument de publicité ou de communication, et n’apparaît pas comme étant l’accessoire d’une activité industrielle, artisanale, commerciale ou de prestation de service autre que la mise à disposition du public d’informations ayant fait l’objet d’un traitement à caractère journalistique. Dans tous les cas, ne peuvent être reconnus comme des services de presse en ligne les services de communication au public en ligne dont l’objet principal est la diffusion de messages publicitaires ou d’annonces, sous quelque forme que ce soit ;
  9. L’éditeur a la maîtrise éditoriale du contenu publié à son initiative ;
  10. Sur les espaces de contribution personnelle des internautes, l’éditeur met en œuvre les dispositifs appropriés de lutte contre les contenus illicites. Ces dispositifs doivent permettre à toute personne de signaler la présence de tels contenus et à l’éditeur de les retirer promptement ou d’en rendre l’accès impossible ;
  11. Pour les services de presse en ligne présentant un caractère d’information politique et générale, l’éditeur emploie, à titre régulier, au moins un journaliste professionnel au sens de l’article L. 7111–3 du code du travail.

C’est la dernière condition qui fait hurler.
Elle exclurait les blogueur et les empêcherait de recevoir la subvention.

Je cite Narvic

Une précision d’ailleurs : contrairement à ce que l’on avait pu croire dans un premier temps (et moi le premier), ce statut d’éditeur de presse n’est — en théorie — pas totalement inaccessible à un blogueur… du moment que ce blogueur est avant tout (et uniquement ?)… un journaliste professionnel de la profession.

Or que dit ce fameux article du code du travail ?

Est journaliste professionnel toute personne qui a pour activité principale, régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications quotidiennes et périodiques ou agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources.
Le correspondant, qu’il travaille sur le territoire français ou à l’étranger, est un journaliste professionnel s’il perçoit des rémunérations fixes et remplit les conditions prévues au premier alinéa.

Donc pour résumer, pour recevoir une subvention destinée à la presse en ligne, une entreprise, sous quelque forme qu’elle soit, doit employer au moins une personne qui tire l’essentiel de ses revenus de la publication de contenu.

Rien ne dit d’ailleurs que ce journaliste doit être employé à temps plein. Ni qu’il doit avoir sa carte de presse.

Est ce donc si choquant ?
Changeons de domaine. (Parfois cela aide de transposer….)

Prenons le secteur de la production de poulets. Largement subventionné. Et imaginons un instant que la mamie du coin, qui élève ses trois poulets dans sa cour, demande des subventions comme le paysan d’à côté. Les poulets sont surement très bons chez la mamie (surement meilleurs que dans l’élevage en batterie), mais la mamie ne les vends pas, elle les cuisine quand elle invite ses amis ou sa famille.
Par contre la mamie ne paye pas les charges de l’éleveur du coin.
Est ce que cela vous semblerait normal que la mamie soit subventionnée elle aussi ?

On parle ici de presse professionnelle. Et le fait d’avoir un employé pour sortir son produit principal n’est peut être pas une obligation déraisonnable ?

Il est clair qu’il y entre un certain corporatisme, voir la protection d’une espèce un peu malmenée ces derniers temps, le journaliste professionnel. Il est clair que pour les blogueurs à plein temps, ou ceux qui voudraient le devenir, cela force à créer une structure juridique et à se salarier, pour obtenir une subvention. C’est ce qui se passe dans tous les domaines.

Quand je vois Thierry Crouzet écrire Mais nous au moins nous ne perdons pas d’argent et créons de la richesse j’en suis ravie pour lui. Mais si il est dans ce cas de figure, quel besoin aurait-​​il d’une subvention ?

La mort de l’indépendance ?

Car c’est l’autre plainte. Ces subventions détruiraient l’indépendance des sites ainsi financés, qui deviendraient des porte paroles à la botte d’un pouvoir prêt à leur couper les fonds à la moindre incartade.
Le risque existe.
Comme dans la presse papier.

Comme dans la presse papier, où le Canard Enchainé vit uniquement de ses ventes, il y a un site, celui d’Arrêt sur Images, qui refuse de demander cette subvention, pour conserver son indépendance. C’est tout à son honneur. (Il y en a un autre, celui du Tigre, mais ce n’est pas un pure player).

Mais voilà, Arrêt sur Images n’est pas gratuit. Il a donc les moyens de son indépendance.

Toute autre solution de financement, qui ne passe pas directement par le lecteur, est dangereuse pour l’indépendance du media. La publicité l’asservit aux consignes de Google. Et le fait rentrer dans la course au trafic, et donc au moins partiellement dans des choix éditoriaux contraints par l’audience.

Par ailleurs, en termes d’éthique, il est difficile de filtrer totalement les publicités qui apparaissent sur un site. Elles sont liées à une thématique, et on peut facilement se retrouver dans la situation où on diffuse des publicités pour des organismes que l’on critique dans ses articles.

La gratuité implique donc un mode de financement ‘autre’. Que ce soit un boulot prenant ou simplement alimentaire, visant à remplir ce fameux plat de lentilles, que ce soit la tolérance d’un employeur qui est content que son salarié blogue, tant qu’on est dans l’amateurisme, mais quand il s’agit de financer des enquêtes ? Une relecture, une vérification ?

On tombe rapidement dans des structures plus lourdes, et donc « professionnelles », avec un besoin de financement.

Bien que la presse internet ne soit pas particulièrement efficace dans son approche professionnelle, avec ces annonces anticipées de mort de personnalités, la qualité de plus en plus en baisse d’un rédactionnel qui martyrise autant la langue que la réflexion (Le Post, vous avez dit Le Post ?).

Les subventions accordées aux pure player sont peu de choses en comparaison de celles accordées à la presse écrite (10% en gros). Les charges ne sont pas les mêmes non plus.
Il serait aberrant de ne pas subventionner la presse internet si l’on subventionne la presse papier.

On entre donc dans un étrange cercle vicieux, où la presse papier se meurt, à petit feu « à cause d’internet » dit-​​elle (c’est loin d’être la seule cause), et a donc terriblement besoin de ressources pour survivre. Ces ressources viennent finalement de l’état (et cela sans censure excessive, les medias soi disant à la botte du pouvoir le sont beaucoup plus à cause de leurs annonceurs, ou de certaines amitiés, qu’à cause de ces subventions), qui se retrouve acculé à subventionner aussi le concurrent direct de cette presse papier. Lequel concurrent direct, grâce à ce support financier, peut continuer dans la voie du tout gratuit, celle justement qui l’empêche de trouver des ressources, et qui contribue à répandre cette vision tellement néfaste, que le bien culturel doit être gratuit, puisqu’immatériel.

Mais c’est le genre d’acrobaties qu’impose la fausse gratuité.

En attendant, je vous souhaite une bonne année 2010, avec plein de bonheurs tout gratuits.

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